En bande annonce de mon nouveau bouquin :
呉 賢貴/WÚ XIÁNGUÌ/GO KENKI (1887-1940)
Wú Xiánguì est né le 20 janvier 1887 dans la ville de Fùzhōu, province du Fùjián, Chine, au sein d’une famille nombreuse de trois filles et quatre garçons. Les raisons de l'implication du jeune Xiánguì dans les arts de combat sont liées à la protection des affaires commerciales de sa famille. C’est son oncle, Wú Sōngmŭ/呉松拇, lui-même expert du combat, qui résolu de l'initier aux arts de combat, ainsi que ses autres frères. D'après les récentes découvertes de Tokashiki Iken, Wú Sōngmù aurait eu parmi ses disciples un certain Xiè Chóngxiáng.
C’est ce même Xiè qui aurait enseigné à Higaonna Kanryô. Mais, dans ce cas, pourquoi Higaonna n'a pas transmis les mêmes kata que Xiè?
Une autre théorie voudrait que Wú ait appris avec Zhōu Zhĭhé, qui enseignait le Báihè-quán/Boxe de la Grue Blanche ainsi que le Hŭ-quán /Boxe du Tigre, technique qu’il enseigna à Uechi Kanbun. C’est de cette époque que daterait l’amitié de Wú et Uechi. Pourtant, là aussi, les deux hommes ne transmirent pas les mêmes tao/kata.
Après la révolution chinoise de 1911, Wú s'expatria, mais contrairement à ses compatriotes qui trouvèrent refuge sur l'île de Táiwān, occupée à cette époque par les japonais, il émigra à Okinawa en 1912 où il épousa Yoshikawa Makato, dont il prit le nom et eut une fille. A son arrivée à Okinawa, Wú trouva un emploi comme commis dans un magasin de thé, ce n'est que quelques temps plus tard qu'il put ouvrir son propre magasin, dans le quartier de Higashi à Naha. La localisation de son négoce n'est pas due au hasard, le quartier de Higashi jouxte celui de Kume, où il pouvait retrouver des souvenirs de la Chine.
Wú Xiánguì était un grand ami de Uechi Kanbun (fondateur du Style Uechi-ryû de karate) puisqu’ils se sont entraîné sous la direction du même shifu. Ceci étant, il ne fut pas complètement isolé quand il débarqua à Okinawa. Rapidement, il fit la connaissance d’autres grands noms du karate comme Miyagi Chojun (fondateur du style Gôjû-ryû de karate) et de mabuni Kenwa (fondateur du style Shitô-ryû de karate).
Wú, en tant que grand expert, enseignait le combat à mains nues et avec armes, comme le sabre, la lance et d’autres. Mais en raison de l’évolution de la société et de la rapide propagation d’armes plus modernes, aucun de ses élèves n’enseigna le maniement de ces dernières.
Ses journées étaient remplies par son commerce, qu'il faisait dans la journée et par l'enseignement du Báihè-quán /Boxe de la Grue Blanche, le soir. Ses activités commerciales lui assurant des revenus suffisants, il ne demandait qu'un œuf frais pour les frais de participation aux cours de quan-fa.
Dans les premiers temps, seul Aniya Seishô suivait les cours de Wú. Mais le bouche-à-oreille aidant, ceux-ci connurent de plus en plus de succès. Mais Wú n’eut que quatre véritables élèves : Aniya Seishô et trois autres, uniquement connus par leur nom de famille, Yabu, Medoruma et Sagara et qui ne laissèrent pas d’école
Certaines sources avancent qu’Aniya Seishô apprit un kata happoren/sanchin similaire à celui de la Boxe de la Grue qui dort/Suhe-quan. En revanche, son kata nepai était beaucoup plus proche de celui qu’enseignait Zhōu Zhĭhé.
Les entraînements avaient lieu au premier étage de son magasin et commençaient par un salut à Busaganashi, divinité des arts en général. Puis venaient divers exercices préparatoires avec instruments et le kata Happoren, qui, pour de nombreux chercheurs, serait l’ancêtre du kata Sanchin. Happoren et Chûkon étaient les deux kata au centre du cours, mais ils étaient travaillés, analysés et décortiqués sous tous leurs angles et toutes leurs possibilités. Que Wú ait centré son enseignement sur ces deux kata, ne veut pas dire qu'il n'en connaissait pas d'autres. Grâce à des styles comme le Kingai-ryû, le Tô'on-ryû et le Shitô-ryû, nous savons qu'il connaissait aussi le kata Nêpai.
Au sein du kenkyû-kai, Wú, enseigna une forme, sans doute hybride de divers mouvements de Baihe-quan/Boxe de la Grue, sous le nom générique de hakuchô no te/main de l’oiseau blanc.
Wú était connu pour sa gentillesse, sa courtoisie et sa connaissance de la médecine, il soignait lui-même ses élèves des blessures reçues lors des entraînements.
C’est lui qui introduisit Miyagi auprès de plusieurs experts, lors de son voyage en Chine.
Wú enseigna le kata Nêpai à Matayoshi Shinpô du Kingaï-ryû, à Kyoda Jûhatsu du Tô’on-ryû et à Mabuni Kenwa du Shitô-ryû qui le transmit sous le nom de Nîpaipû. Cette dernière version est sensiblement différente de la forme transmise par Wú.
Pour avoir une idée plus précise des connaissances de Wú dans les arts de combat, nous devons nous référer aux documents concernant le Kingai-ryû de la famille Matayoshi. De ses rencontres avec Wú, Matayoshi élabora les kata Happôren, Nêpai, Hakuhô, Hakkaku Heihô shodan, nidan, sandan, Hakkaku Senshi et Hakkaku Sôtô.
Selon les dires de Arashiro Tomohiro, enseignant de Ryû'ei-ryû, c'est d'après les enseignements de Wú, que Nakaima Noritada aurait mis au point le kata "paihô".
Bien qu’il enseigna, il ne créa aucun style propre, mais il eut un rôle indirect et pour le moins important dans l’élaboration technique du Tô’on-ryû de Kyoda Jûhatsu, qui reproduira le tao ershiba le plus fidélement possible sous le nom de nêpai et du Shitô-ryû de Mabuni Kenwa, qui modifiera ce même kata et le transmettra sous le nom de nîpaipû. A la suite de ses contacts avec Wú, Mabuni élaborera le kata hakuchô.
En ce qui concerne le Gôjû-ryû de Miyagi Chôjun, le rôle de Wú fut plus théorique.
Là où son influence se fit le plus sentir, c'est dans la fondation du style de combat de la famille Matayoshi, puisqu'une des branches de combat à main nues du kingai-ryû porte son nom : Go Kenki/ Wú Xiánguì-ha.
En 1924, le centre de recherche sur le tûdi fut créé dans le quartier de Wakasa, Naha. Parmi ses membres on trouve, entre autre, Miyagi Chôjun, Motobu Chôki, Kyoda Juhatsu, Mabuni Kenwa… et on rencontre aussi un chinois résidant à Okinawa, Wu Xiangui, plus connu sous son nom japonisé de Go Kenki.
Les circonstances de la rencontre entre Miyagi et Wu ne sont pas connues. Mais on dit que Miyagi aimait beaucoup voir Wu performer son kata « tsuru no te » lors des démonstrations.
Wu eu une grande influence sur le créateur du goju-ryu et son style, mais paradoxalement on en sait peu sur lui.
Quatrième fils d’une famille de quatre garçons et trois filles, les prénoms de son frère ainé et puiné ne sont pas connu, à l’inverse de celui de de son troisième frère : 賢才 Xiancai.
Il fut marié dans le Fujian et eut une fille, mais peu de temps après la naissance, mère et fille décédèrent.
A l’époque de la naissance de Wu, la Chine connaissait de grands bouleversements. Elle devait subir la domination semi-coloniale des puissances européennes et l’anarchie et le crime régnait. A cette époque, la famille de Wu était devenue moins nombreuse et bien que toujours puissante, elle était bafouée et devait subir des pillages de la part de bandes criminelles organisées. C’est pour cela que Wú Sōngmŭ/呉松拇, son oncle prit des cours de d’art de combat de toutes sortes et dans divers endroits. Plus tard, les bandits revinrent mais Wú Sōngmŭ put leur tenir tête et plus aucun problème ne revint. Mais cet entrainement ne s’arrêta pas là et perdura pour protéger les affaires de la famille, ainsi, tous les enfants mâles adultes de la famille reçurent des instructions pugilistes devant le sanctuaire familial. Bien sûr, le jeune Xiangui en fit partie.
Parmi les instructeurs de la chapelle familiale, il y aurait eu Xie Ruru, le professeur de Higaonna Kanryô. A cette époque la grue de Xie était très renommée en combat réel.
A propos des relations entre Xie et Wu, voici ce que rapporte l’association des arts de combat du Fujian : « Accompagné de plusieurs de ses élèves, Xie est venu au sanctuaire de la famille Wu et on suppose qu’il y a enseigné son quan-fa.» Parmi les présent, il y avait, toujours d’après les anciens de l’association Xie ruru, son frère ainé d’arme 頼金, Lài Jīn. Pour eux, il est très probable que Wu, après avoir reçu des enseignements de son oncle, ait reçu des enseignements de Xie ou de ses élèves.
Rien ne permet d’affirmer que Wu reçut l’enseignement de Xie, mais il est clair que son entrainement en ait eut l’inspiration.
En quelles circonstances, Wu est-il arrivé à Okinawa ?
Du temps où il vivait à Fuzhou, Wu travaillait dans le magasin de thé de sa sœur 陳崑, Chénkūn, en tant qu’administrateur. A la même époque, le père de Wu dirigeait une auberge près du ryûkyûkan, et là il rencontra un Okinawaïen du nom de Gima Seichû(1879~1946) qui y résidait souvent. Les deux hommes finirent par sympathiser et c’est grâce à lui que Wu put aller à Okinawa, pour ses affaires de thé.
Tokashiki put rencontrer 正隆 seiryû, le neveu de ce Seichû « en 1902, mon oncle Seichû et 5 de ses frères fuirent à Fuzhou pour éviter la conscription militaire. Après la guerre russo-japonaise (8 février 1904 au 5 septembre 1905) le 3ème et le 5ème frère revinrent à Okinawa, l’année suivante, le frère ainé et le 2ème frère revinrent à leur tour, mais le 4ème frère, Seichû, resta à Fuzhou où il administra une brûlerie de thé proche des ruines du Ryûkyûkan.
Après 10 années, soit en 1912, Seichû revint à Okinawa et avec lui venait Wu.
A son arrivée à Okinawa, Wu travailla comme aide dans une brûlerie de thé 占春魁, « Senshûkai » du quartier de Higashi, Naha. Dans cette brûlerie, officiait aussi le poète et écrivain 高相杰, Gāo Xiāngjié, en tant qu’adiministrateur. C’est aussi là qu’il rencontra son premier disciple, Aniya Seishô.
Un an plus tard, Wu prit son indépendance et ouvrit le « 永光茶行, Eikôchagyô » dans le quartier de Higashi-machi, bien sûr, Aniya Seishô fut de ses employés. Au début Aniya fut le seul disciple, mais le bouche à bouche aidant, les élèves commencèrent à venir.
Ses entrainements étaient centrés sur deux tao : papuren, tsuru no te, aussi connu sous le nom de « chûkon .»
On en sait un peu plus sur l’entrainement de Wu, grâce au témoignage de Itokazu Shôjô, un de ses élèves. Ceux-ci se déroulaient au second étage du magasin de thé « Eikô-shôten », dans une pièce de 8 tatami (15m² env.) et consistaient principalement en renforcement musculaire avec instruments : sanchi-gamî, ishi-muchi, ishi-geta, ishi-sâshi et tao.
Les entrainements avaient lieu le soir, duraient environ deux heures et commençaient toujours par une prière à « Busaganashî », s’ensuivait un échauffement rapide et des exercices avec instruments associés à la respiration. Pour le kata, Wu démontrait une fois, ensuite les élèves le faisaient avec lui et ensuite, ils refaisaient le kata sous sa supervision. Parfois un disciple amenait un tronc de bananier dans lequel on devait frapper des mains ou des pieds.
Quand il faisait une démonstration, il prenait un air terrible avec une respiration intense et un regard envoutant, mais quand il faisait l’entrainement à l’étage de sa maison, il n’y avait aucun bruit. A l’inverse du côté « tout en force » du karaté d’Okinawa, le quan-fa chinois de Wu ne donnait pas cette impression, mais était tout en douceur et tranquillité.
Le témoignage de Itokazu Shôjô fait aussi mention de la profonde connaissance de Wu dans la pharmacopée et médecine chinoise. Ce domaine des arts de combat faisait partie intégrante du cursus des différentes écoles chinoises, ainsi, il était coutumier qu’après les entrainements, les disciples reçoivent des enseignements de pharmacologie et de chiropractie. Ainsi, dans le livre sur la grue blanche, « bubishi », on peut lire plusieurs pages sur l’utilisation des plantes.
On ne retrouve pas cet usage dans le karate okinawaïen, loin d’être un manque, la rison en est toute simple : on ne trouve pas les mêmes plantes. Pourtant dans les arts de combat transmis à Fuzhou même, cette partie était étudiée en détails, les entrainements étant très durs.
On ne peut pas affirmer que les connaissances médicinales de Kanryô et Wu étaient les mêmes mais il est certain qu’elles devaient être très proches.
On dit que Wu aurait eu une grande participation dans l’explication du Bubishi que Miyagi avait ramené du Fujian il y a 90 ans, mais on ne sait pas dans quelles circonstances, il l’a ramené.
A Okinawa, Wu s’est marié avec Yoshikawa Makato (1898-1945) dont il eut une fille Yoshikawa Toyo (1920-1945) et un garçon Yoshikawa Kansei (1928-1945.)
A la fin de la seconde guerre mondiale et pour éviter les troubles subits par la Chine continentale, la famille de Wu s’installa à Taiwan.
Wú Xiánguì mourut d’un cancer de l’estomac en mai 1940 sans avoir pu réaliser son rêve : retourner dans son pays.